Petite histoire de l'orgue

Bonjour ! Mon nom est Ktesibios, je suis heureux de voir qu'un orgue nouveau est né en ce début de XXIe siècle dans les Yvelines, près de Paris.
Pensez, ce n'est pas rien. D'abord, c'est le fruit du travail d'une association, les Amis des Orgues de Saint-Thibaut, qui a bâti et défendu le projet depuis… 1995 !
Moi, j'en suis fier, évidemment, puisque ce nouvel instrument fait honneur à mon invention, ou plutôt, devrais-je dire, à mes inventions. Car, bien que je ne sois pas musicien mais ingénieur, l'orgue est une des plus belles applications de mes diverses trouvailles, au premier rang desquelles se trouvent le clavier, la soupape et le piston. À côté de cela, j'ai aussi inventé le monte-charge, la clepsydre, l'horloge musicale, le canon à eau et l'hydraule. Ça, c'est l'ancêtre de l'orgue, le plus ancien instrument à clavier.

Il y a 2 300 ans

Une riche idée, le clavier, pas vrai ? Eh bien, cela fait un bail que j'ai mis ça au point à Alexandrie (c'est sur le delta du Nil en Égypte), au IIIe siècle avant Jésus-Christ. C'était un sacré défi, quand j'y pense. Concevoir une machine — car c'est bien cela un orgue, organon en grec — qui joue de l'aulos à la place des musiciens. L'aulos est le hautbois des Grecs. C'était un instrument mythique, l'instrument à vent par excellence, opposé à la cithare, l'instrument à cordes préféré d'Apollon. Le souci avec ce hautbois, c'est qu'il joue grosso modo sur l'étendue de la voix d'un ténor. Pour jouer grave, il aurait fallu des paluches énormes, capables de boucher les trous à un mètre de distance. On n'avait pas encore pensé à inventer les clefs de note, comme sur les hautbois modernes, les flûtes traversières ou les clarinettes.
Avec la flûte de Pan (syrinx, en grec), c'est sûr, il n'y a pas de trou à boucher. Mais vous imaginez le bazar, pour faire une flûte de Pan de trois ou quatre octaves ? Justement, je suis parti de cette idée-là, la flûte de Pan. Mais plutôt qu'un type s'époumone à vouloir souffler dans des tubes gros comme son bras (plus le son est grave et plus les tuyaux doivent être grands), je me suis dit qu'on pouvait sûrement trouver le moyen de faire souffler à sa place un appareil (traduction latine : organum).

Allons, pressons

Bon, à l'époque j'avais pas mal travaillé sur les propriétés de l'eau et sur l'élasticité des fluides. D'où l'invention du piston. Vous suivez. J'ai donc imaginé que le débit d'air pouvait être régularisé au moyen de la pression de l'eau. Le système est le suivant : on a de l'eau dans un récipient cylindrique, une lourde cloche y est plongée. On insuffle à l'aide d'un piston de l'air dans la cloche par des tubulures. L'air a tendance à chasser l'eau de la cloche. Les deux fluides sous la cloche se compriment. Le niveau de l'eau y est plus bas que dans le cylindre. L'air est destiné à aller souffler dans les tuyaux par le haut de la cloche. L'eau imprime à l'air une pression (à peu près) constante. Bien sûr, quand l'organiste joue, il ne faut surtout pas cesser de pomper, afin d'alimenter le mécanisme en air. Grâce au clavier, on peut ouvrir une soupape qui laisse à l'air comprimé sous la cloche le loisir de s'échapper dans un registre et de souffler à la bonne pression à la base d'un des tuyaux de la flûte de Pan.

J'ai appelé cet engin hydraulos, parce que ses deux principes sont l'aulos et l'eau (hydros, en grec), qui régularise la pression d'air. Bien entendu, ce n'est pas l'eau qui produit le son… Vous imaginez les glouglous !
L'histoire n'a pas retenu ce nom, mais le terme générique de machine, d'appareil. Pas très poétique. Certes, l'instrument a été amélioré au temps des Romains par un procédé pneumatique de régulation du débit d'air. Et il fonctionne toujours…
Les avantages de mon invention sont multiples : au moyen du clavier, on peut faire sonner plusieurs tuyaux à la fois ; grâce au débit d'air constant, on peut maintenir une note aussi longtemps que l'on veut, il suffit de faire comme les Shadoks et de pomper, pomper, pomper… Et puis, on peut étendre l'échelle des notes du grave à l'aigu, il suffit d'agrandir le clavier, ou de mettre des tuyaux de taille différente au-dessus d'une même soupape. Enfin, tout y est : certains tuyaux chantent sur le principe de l'aulos, les anches, les autres reprennent le principe de la syrinx, ou de votre flûte à bec.
Allez, allez, je ne parle que de mes trucs d'il y a 2 300 ans. Ça va, je m'arrête là. Promis, on va au Pecq. Là, les Amis des Orgues de Saint-Thibaut (AOST pour les intimes) nous racontent tout de leur réussite. Pour faire une visite guidée, suivez le titulaire, c'est son domaine.